
De Rome au Moyen Âge
Avant que le nom de Gasparets apparaisse dans un acte, avant même que la première pierre de l’église soit posée, des hommes ont vécu ici. Plusieurs millénaires d’occupation humaine précèdent le Moyen Âge dans ce secteur des Corbières audoises
Des premiers hommes aux traces de la préhistoire
Les indices les plus anciens d’occupation humaine dans ce secteur sont lithiques. Sur le plateau du Pech d’Ornaisons, dans la zone de la Combe du Roy, Henri Rouzaud signale dans son manuscrit conservé à la Médiathèque du Grand Narbonne l’existence d’un trou béant donnant sur une caverne, comblé avant 1860, dans laquelle des haches en silex avaient été découvertes par M. Malric Joseph père et déposées au musée de Narbonne par H. Fabre, d’Ornaisons. Vincent Perret, archéologue, confirme la présence de plusieurs haches de pierre dans le secteur (Bulletin de la S.E.S.A., n° XI, p. 159, 1900 ).
Dans la barre rocheuse du Vignals, à la faille dite la Lunette, des parures datant de 1850 à 1500 avant notre ère ont été retrouvées, attestant une présence à l’Âge du Bronze moyen dans ce secteur des Corbières.
Plus près de Gasparets, en 1863, au lieu-dit Combe de Médo, P. Constant découvrit douze haches en bronze enfouies à un mètre de profondeur sous une pierre plate — onze d’entre elles en un seul faisceau, la douzième posée par-dessus. Elles sont conservées au musée de Narbonne (Henri Rouzaud, manuscrit 312, p. 222).
Le lieu-dit Pramelou, à 3 km au nord de Gasparets, a fait l’objet de fouilles en mai 1982 : le site s’est révélé occupé deux millénaires avant notre ère, avec des vestiges de la civilisation campaniforme (presse locale, 1982-1983).
La province romaine : voies et territoires
C’est la période gallo-romaine qui a laissé le plus de traces dans ce secteur. La raison en est géographique : ce territoire se trouve dans la zone d’influence directe de Narbo Martius — Narbonne —, fondée en 118 avant J.-C. comme première colonie romaine en Gaule et capitale de la province de Narbonnaise. Grande cité portuaire et centre politique, commercial et culturel majeur, Narbonne rayonnait sur l’ensemble de son arrière-pays à travers un réseau dense de voies et de villae rusticae — exploitations agricoles liées à la ville.
La Via Domitia

Le réseau routier principal qui irrigue ce territoire est la Via Domitia, première route romaine construite en Gaule, dès 118 avant J.-C., pour relier l’Italie à l’Hispanie depuis Beaucaire (Ugernum) jusqu’au Perthus (Summus Pyrenaeus). Elle traversait la Narbonnaise d’est en ouest et longeait les premiers reliefs des Corbières à proximité de Boutenac. Cette infrastructure majeure a structuré durablement l’occupation du territoire, facilitant la diffusion des pratiques agricoles, architecturales et religieuses dans les zones rurales.
La Via Corbariensis
À ce réseau principal s’ajoute une voie secondaire propre aux Corbières : la Via Corbariensis, voie vicinale entretenue par la cité de Narbonne, qui pénètre dans le massif en direction de Fontfroide. L’archéologue narbonnais Thiers, cité par Élie Griffe, la décrit ainsi :
« Chemin rural assez large et rectiligne… il sort de la région montagneuse de Fontfroide pour traverser la plaine de l’Aussou. — Les voies romaines du pays narbonnais, p. 375 »
Son tracé est figuré sur la carte du diocèse de Narbonne de 1704. Un diplôme de l’abbaye de Lagrasse daté de 859, mais rédigé au XIe siècle, la désigne comme strata publica ; en 1274, un règlement de police de Narbonne l’identifie comme chemin de Fontfroide. Ce chemin est abandonné à la fin du XVIIIe siècle lors de la construction de la route de la Haute-Corbière. Le long de cette voie, à une dizaine de kilomètres de Narbonne, se trouvait la villa Septima — allusion à la septième borne milliaire (ad septimum lapidem) — dont le souvenir subsiste dans le nom actuel de la ferme Jardin de Saint-Julien (Élie Griffe, ibid.).

La Voie d’Aquitaine et le gué de Gasparets
Une troisième voie antique dont le tracé passe directement par Gasparets est identifiée par les sources. L’archéologue narbonnais Thiers, dans une étude reprise par le docteur Courrent au Bulletin de la Société d’études scientifiques de l’Aude en 1928, décrit la Voie d’Aquitaine remontant depuis Narbonne, traversant les abords de Fontfroide pour
« traverser la rivière d’Aussou par un gué en forme de barrage (Vadum de parenchis) — Gasparets — puis passer aux environs de Boutenac (Voltiniacum). — Dr Courrent, d’après Thiers, Bulletin SESA, 1928 »

La Voie d’Aquitaine reliait Narbonne vers Carcassonne, Toulouse, Lectoure et Bordeaux. Ce gué de l’Aussou à Gasparets correspond précisément au passage qu’évoque la toponymie du lieu — le nom même de Gasparets conserve vraisemblablement la mémoire de ce point de franchissement. Les relations entre Gasparets et les hameaux voisins — Villemajou, Fontsainte, Boutenac, Ornaisons — étaient attestées de tous temps par ce passage (recherche toponymique locale, 2008-2016).
Les domaines antiques du secteur
Plusieurs villae ont été identifiées dans un périmètre restreint autour de Gasparets. À Gasparets même, au lieu-dit Le Bousquet, Vincent Perret a identifié les vestiges d’une villa gallo-romaine : poteries sigillées, amphores, tuiles à rebord (tegulae).La Commission Archéologique de Narbonne a reconnu lors de sa séance du 3 décembre 1952 le tracé d’une voie romaine en bordure de la rivière Aussou : « Une ramification secondaire se raccordant à la voie romaine de Narbonne à Toulouse. — Vincent Perret« , Fiche Boutenac n° 10-11 »« .
L’actuel hameau Villemajou perpétue vraisemblablement le souvenir d’une Villa Major antique, sur la colline jumelle de celle de Saint-Martin.
À 2 km au nord-ouest de Gasparets, aux lieux-dits Pelatou et Tenarel, des vestiges romains, des poteries et des tombes ont également été mis au jour lors de prospections dans les années 1982-1983.
Près de l’Aussou se trouvait également la villa Quilianum, dont la première mention écrite remonte à 782 : les commissaires de Charlemagne y reconnaissent à l’archevêque de Narbonne la possession de certains lieux usurpés par le comte Milon (Bulletin de la Commission d’archéologie de Narbonne, Jean-Louis Bonnet, 1970). Ses vestiges ont été fouillés en 1970-1971 au lieu-dit La Jasse, nord-est du domaine de Quillanet (Bizanet), lors de travaux liés à la construction de l’autoroute Narbonne-Toulouse — une vingtaine de salles mises au jour, avec un « mobilier abondant couvrant toute la période gallo-romaine. — Guy Barruol, Gallia, tome 31, fascicule 2, 1973, p. 476 ».
À 2 km au sud-ouest de Gasparets, sur le site de Fontsainte, des vestiges de villa ont été découverts, ainsi que des restes de tuyaux d’hypocauste et des briques témoignant de la présence de thermes. Ces trouvailles s’inscrivent dans le sillage de la Villa Octaviana, domaine mentionné par Sidoine Apollinaire lors de sa visite à Consentius en 465 — aristocrate et poète gallo-romain. La localisation de ce domaine a longtemps été débattue entre Villemajou-Fontsainte et le secteur d’Ornaisons ; le professeur Jean-Louis Bonnet, membre correspondant de la Commission Archéologique de Narbonne, a établi qu’elle se trouvait entre Ornaisons et Gasparets, dans la mouvance de l’actuel domaine de Hautes-Rives.
En janvier 1958, J. Fuzet signale des amphores et tessons de poterie découverts entre Villemajou et Fontsainte, à la Grange Dapot. Un probable lieu de fabrication d’amphores est identifié à l’actuel lieu-dit La Tuilerie, à quelques centaines de mètres.
La viticulture est attestée dans ce secteur dès l’Antiquité : des pépins de raisin carbonisés, des pressoirs lithiques et des dolia — grandes jarres de stockage pouvant dépasser 1 000 litres — ont été retrouvés sur plusieurs sites de l’Aude datant des Ier et IIe siècles. Le paysage archéologique de ce secteur est d’une densité remarquable :
« Il est fréquent de voir le soc des bulldozers soulever des vestiges d’anciens habitats, tandis que les muraillettes délimitant les propriétés sont truffées de tessons de tegulae, de dolium, d’amphores, voire d’ossements. — J. Fuzet, communication archéologique, 1958 »
La Septimania wisigothique (461–720)
Après la chute de l’Empire romain d’Occident, le Languedoc entre dans l’orbite du royaume wisigothique, d’abord centré à Toulouse puis à Tolède. La région prend le nom de Septimania, désignant ses sept cités épiscopales : Narbonne, Agde, Béziers, Maguelone, Lodève, Nîmes et Elne. Les Wisigoths, d’abord chrétiens ariens — considérés comme hérétiques par Rome —, se convertissent au catholicisme orthodoxe en 589 sous le roi Récarède Ier. Cette conversion accélère la construction ou la reconstruction d’édifices religieux dans toute la Septimania.
Les Wisigoths ont laissé des traces dans l’organisation foncière du territoire. On leur céda une partie des terres du fisc ; de nouveaux domaines furent constitués par démembrement d’anciennes villae, recevant parfois le nom de leurs nouveaux occupants. Dans la nomenclature des communes du Narbonnais, certaines terminaisons occitanes en -ens révèlent une probable origine wisigothique. D’autres lieux conservent les terminaisons latines héritées de l’époque romaine : la terminaison -anum donne Lézignan, Fabrezan, Marcorignan ; la terminaison -ac donne Boutenac, Conilhac, Peyriac (Élie Griffe, De la villa au castrum).
Plusieurs éléments convergent vers l’existence d’un premier lieu de culte à Gasparets dès la période wisigothique, antérieur à la construction romane du XIIe siècle. À l’intérieur de l’église, au fond de la nef, se trouve une grosse jarre en pierre sans décoration, considérée comme wisigothique, qui a servi de fonts baptismaux.
Dans le cimetière attenant à l’église, à l’angle sud-est, se trouve un cippe antique — colonne votive ou funéraire en pierre. Un article de presse de 2015 évoque un cimetière wisigothique associé au site. Des travaux réalisés au XXe siècle ont par ailleurs mis au jour des traces d’un édifice antérieur à la construction romane, absorbé dans la structure actuelle.
Louis Fabre, président de l’APREG, formule ainsi sa lecture de l’édifice : « Au départ, l’église wisigothique devait ressembler à la chapelle Saint-Laurent de Moussan. Au XIIe siècle, il a été construit le magnifique édifice que nous connaissons, fortifié au sud, adossé à une construction aujourd’hui détruite. Le chœur a été reconstruit en partie sur les ruines de l’ancienne église wisigothique — ce qui explique le bel oculus aujourd’hui muré dans la sacristie. ».
La Septimania wisigothique prend fin avec la conquête arabe de 719-720, avant la reconquête franque des années 750.
La structuration carolingienne : de la villa à l’église paroissiale
À l’époque carolingienne, chaque villa tant soit peu importante possède son église. Un grand nombre de ces lieux de culte sont promus au rang d’églises paroissiales, souvent bâties en bordure des bâtiments de la villa, avec leur cimetière attenant. Les chartes carolingiennes signalent plusieurs de ces édifices dont les origines remontent parfois aux Ve ou VIe siècles. Élie Griffe note que parmi les vocables les plus répandus à partir du Ve siècle figure celui de saint Martin.
Aux XIe et XIIe siècles, la fondation d’un castrum féodal entraîne fréquemment l’abandon de l’ancien centre d’exploitation de la villa. L’église paroissiale et son cimetière se retrouvent alors isolés en pleine campagne. Ce mécanisme, bien documenté dans le Narbonnais explique la situation de nombreuses petites églises rurales des Corbières :
C’est dans ce cadre qu’il faut lire la position de l’église de Gasparets : perchée sur sa butte dominant la plaine de l’Aussou à 87 mètres d’altitude, séparée du village de Boutenac.
La première mention écrite de Gasparets date de 1089 : la localité est désignée comme villa quae dicitur Guad padengs dans un acte de donation conservé dans la Collection Doat (t. 57, f° 75, Bibliothèque nationale). La première mention de l’église proprement dite remonte à 1119, dans un document de cession conservé dans le Gallia Christiana. En 1089, Gasparets appartient déjà à une famille qui effectuera des donations successives aux monastères de Lagrasse et de Fontfroide, puis aux hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem — ce qui amène ces trois ordres à prétendre à leurs droits sur ce territoire.
