Histoire de l’édifice

Elle se dresse sur sa butte depuis neuf siècles, dominant de ses quatre-vingt-sept mètres les plaines viticoles des Corbières. Avant d’être un chantier à sauvegarder, l’église Saint-Martin de Gasparets a été une paroisse vivante, une forteresse de pierres mais également un lieu de sépulture ; un foyer de foi et de la communauté locale. Comprendre l’édifice, c’est remonter jusqu’au saint qui lui a donné son nom.

Saint-Martin de Tours

Martin est né en 316 à Savaria, en Pannonie, une province romaine correspondant à l’actuelle Hongrie. Fils d’un tribun militaire, il est enrôlé dans la légion à quinze ans, sans se départir d’une attirance profonde pour le christianisme.

Un hiver de l’année 338, en garnison à Amiens, Martin croise un mendiant transi de froid. N’ayant pas d’argent, il tranche son manteau en deux et lui en offre la moitié. La nuit suivante, le Christ lui apparaît en songe, vêtu de cette moitié de manteau, et lui dit : « Martin, encore catéchumène, tu m’as revêtu de ce vêtement. » Bouleversé, Martin est baptisé quelques mois plus tard, durant la veillée pascale. Il a vingt-deux ans.

Libéré de l’armée, il rejoint à Poitiers l’évêque Hilaire. En 360, il fonde près de la ville le premier monastère de Gaule, à Ligugé. En 371, contre son gré, les habitants de Tours viennent le chercher dans son monastère pour faire de lui leur évêque. Il a cinquante-cinq ans. Évêque malgré lui, il reste moine dans l’âme : aux portes de Tours, il fonde l’abbaye de Marmoutier, où il se retire souvent pour prier. Durant vingt-six ans, il parcourt toute la Gaule, évangélise les campagnes, combat le paganisme, multiplie les actes de charité et les guérisons rapportées par ses contemporains.

Il meurt le 8 novembre 397 à Candes, au confluent de la Loire et de la Vienne. Les Tourangeaux ramènent son corps à Tours, on raconte qu’ils le firent passer par une fenêtre pour s’assurer de garder leur saint. Son tombeau devient aussitôt un lieu de pèlerinage couru de tout le pays. En 460, une somptueuse basilique est élevée sur ses restes. Le culte de saint Martin s’étend rapidement à toute l’Europe. C’est sa fête, le 11 novembre, que les négociateurs français choisirent en 1918 pour dater l’armistice, un hommage discret à celui que la France avait longtemps considéré comme son saint patron.

La chape et la chapelle

Martin avait conservé la moitié du manteau qu’il n’avait pas donné au mendiant d’Amiens. Cette chape ; capa en latin, devint une relique précieuse, transportée au combat comme protection divine par les rois francs. Le sanctuaire où elle était conservée prit le nom de capella. De capella vient chapelle : un mot né d’un geste de partage, d’une nuit de rêve, d’un manteau coupé en deux dans le froid d’Amiens.

Le vocable martinien en Septimanie

L’évêque de Tours est, avec saint Pierre et saint Paul, l’un des vocables les plus répandus dans les campagnes gauloises à partir du Ve siècle. Élie Griffe, dans ses études sur l’histoire religieuse des anciens pays de l’Aude, le classe parmi « les plus en vogue à partir du Ve siècle » (Élie Griffe, Les Anciens Pays de l’Aude dans l’Antiquité et au Moyen Âge, Carcassonne, 1974).

Dans les Corbières et le Narbonnais, les lieux de culte placés sous le vocable de saint Martin sont nombreux : églises, chapelles ou monastères. Ce foisonnement n’est pas fortuit. Martin fut l’évangélisateur des campagnes, il portait la foi dans les hameaux. Dans une région longtemps restée rurale et attachée à ses dieux anciens, son patronage signalait une communauté nouvellement christianisée, ancrée dans la foi.

Que Gasparets ait choisi saint Martin comme patron de sa paroisse dès le XIIe siècle s’inscrit dans cette longue tradition de la Septimanie wisigothique puis carolingienne, un territoire qui avait fait de ce soldat-évêque l’intercesseur de ses vignerons et de ses paysans.

Chapelle VS Église

L’Observatoire du Patrimoine religieux référence Saint-Martin de Gasparets comme « église paroissiale ». Sur la carte du diocèse de Narbonne dressée par Guillaume Lafont et rectifiée par Guillaume de L’Isle (Paris, 1704), Gasparets et Boutenac sont signalées sur un pied strictement identique comme deux églises autonomes. Gasparets a été une paroisse à part entière depuis sa construction jusqu’à la Révolution française.

Aujourd’hui, dans le cadre du regroupement de treize paroisses qui a créé la paroisse Saint-Régis en Lézignanais, elle figure comme église à part entière parmi les vingt-cinq clochers du territoire.

À distinguer expressément de la chapelle Saint-Siméon, construite en 1895 et n’ayant jamais été église paroissiale : c’est une chapelle, annexe de l’église paroissiale Saint-Mamès de Boutenac.
Cependant, l’édifice de Gasparets n’est plus considéré comme église paroissiale depuis la révolution française et l’appellation Chapelle est parfois préféré. Comme il existe bien une « rue de l’église » dans le hameau de Gasparets pour désigner le chemin menant vers la coline et que l’édifice était nommé église historiquement, c’est cette appellation qui a été utilisé pour désigné l’association bien que le terme Chapelle lui soit parfois préféré.

Une paroisse au cœur d’un réseau de hameaux

L’église Saint-Martin de Gasparets n’était pas un édifice isolé : elle était la paroisse desservant un groupe de hameaux dispersés dans les collines des Corbières — Gasparets, Villemajou, Fontsainte, Gaussan. Ces communautés éparses convergeaient vers cette butte pour les baptêmes, les mariages, les sépultures, les fêtes religieuses. C’était leur centre spirituel commun, visible de loin; un repère dans un paysage de vignes et de garrigue.
La carte de 1704 et les sources médiévales documentant les mentions successives de la paroisse ; de 1119 à la visite canonique de 1404.

L’inscription aux Monuments historiques

L’église Saint-Martin de Gasparets est inscrite à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques par arrêté du 27 avril 1948. Cette inscription fait suite à l’inspection conduite par Roger Hyvert, inspecteur des Monuments Historiques, dont le rapport constitue à ce jour la description technique de référence la plus précise de l’édifice. La référence Mérimée est PA00102572. L’église est propriété de la commune de Boutenac, seul monument inscrit de cette commune.

L’édifice à travers les siècles

L’autonomie de Gasparets ne se limitait pas au plan paroissial. Les Archives Départementales de l’Aude attestent l’existence de compoix, registres fiscaux cadastraux qui sont propres à Gasparets dès 1580, distincts de ceux de Boutenac (série 73 C). La Recherche générale du diocèse de Narbonne de 1537-1539 mentionne conjointement « Boutenac et Gasparets » comme unités distinctes. La communauté disposait de son propre consulat, dont les comptes des collecteurs sont conservés pour la période 1727-1788 (AD Aude, C 796). Le dossier C 1165 couvre 151 pièces papier et 10 parchemins pour la période 1606-1789, comprenant des extraits de délibérations, des copies de lettres royaux et des procédures devant la Cour des Aides et Finances de Montpellier

Le contrat de 1679

Un contrat notarié du 19 novembre 1679, conservé aux Archives Départementales de l’Aude (C 1165), consigne l’accord passé entre Hugues Marquaires, bourgeois de Narbonne, et les maîtres maçons Jean Cadas et François Burges, pour la construction, au prix de 400 livres, d’une chapelle neuve jouxtant les murs de Gasparets. Ce document est l’un des rares actes notariés directement liés à l’édifice conservés pour cette période.

Avant 1790, Gasparets constituait une paroisse distincte de Boutenac : les deux communautés tenaient chacune leurs registres paroissiaux propres. La Révolution française efface cette frontière en rattachant Gasparets à la commune de Boutenac dans le cadre de la réorganisation territoriale nationale. La paroisse de Gasparets est supprimée et absorbée par celle de Boutenac. Au moment de ce basculement, la famille propriétaire du château de Gasparets est la famille de Génie. Celle-ci vendra par la suite les restes du bâtiment à la famille Fabre. Le nom des seigneurs de Gasparet (sans « s ») s’efface alors progressivement des actes officiels et de la mémoire.

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