
Le HAMEAU DE GASPARETS
Gasparets se dresse sur sa butte à 87 mètres d’altitude, dominant les plaines viticoles des Corbières. Petit hameau rattaché à la commune de Boutenac, il est porteur d’une histoire propre, d’une identité ancienne et d’archives qui permettent d’en reconstituer la vie sur près de dix siècles.
Le nom de Gasparets : une question ouverte
Les variations graphiques attestées
La signification du nom « Gasparets » et ses anciennes graphies ont fait l’objet de recherches et d’interprétations diverses. L’abbé Sabarthès a dressé une liste exhaustive des différentes appellations dans son Dictionnaire topographique de l’Aude. Ni Dauzat et Rostaing dans leur Dictionnaire des noms de lieux de France, ni le docteur Jacques Lemoine dans son Dictionnaire toponymique des communes de l’Aude ne citent ce toponyme dans leurs corpus.
La forme la plus ancienne connue figure dans un acte de 1089 conservé dans la Collection Doat (t. 57, f° 75) : villa quae dicitur Guad padengs — acte de donation faite par Alba Raymond, Jean son mari et leurs enfants aux chanoines de Saint-Paul de Narbonne. Au XIIIe siècle, on trouve Cestrum et villa de Gatpadencs — le site est alors décrit comme fortifié. Les variantes se multiplient au fil des siècles : Gaspadens, Gatpadencs, Gatpasencs, Gatpazenc. Un document des Archives Départementales de l’Aude (H 211, fol. 133) mentionne al gad de Gasparet pour les années 1180-1500. Vers 1500, la forme Gad de Gasparet est attestée (G. Sérié, Midi Libre, 13 février 1983).
Les hypothèses étymologiques
L’analyse menée par G. Sérié identifie dans « Guad » / « Gua » la racine germanique wad, dont la correspondance latine est vadum et la correspondance romane gua — d’où le français « gué ». Ce gué serait celui du passage du ruisseau de la Jasse, qui longe encore aujourd’hui le village. Le suffixe -ens est par ailleurs caractéristique des toponymes d’origine germanique, comme en témoignent de nombreux exemples audois (Badens, etc.).
Une autre lecture, proposée par les recherches toponymiques locales, voit dans Guadpadengs la signification « le gué des murailles » — interprétation qui renverrait à la fois au point de franchissement du ruisseau et aux constructions défensives attestées sur le site au Moyen Âge.
La deuxième racine — padengs / parets — fait l’objet de plusieurs hypothèses sans qu’aucune ne s’impose. On peut y lire la racine pes (pied), ce qui donnerait « le gué qui se passe à pied » ; ou podium (butte, socle, hauteur), ce qui ferait référence à la position élevée du site ; ou encore paries (mur, paroi), latinisation possible d’un terme local. G. Sérié estime que
« La présence du gué, du passage, est seule attestée par la toponymie. En ce qui concerne la deuxième racine, on ne peut que rester au domaine des strictes hypothèses. — G. Sérié, Midi Libre, 13 février 1983 »
Roger Hyvert, inspecteur des Monuments Historiques lors de son inspection du 27 avril 1948, a émis une hypothèse différente : « Gasparets » serait le nom d’une riche famille qui posséda ce lieu avec ses dépendances vers les XIe-XIIe siècles et qui en aurait pris le nom. Cette lecture anthroponymique est possible mais non vérifiable dans l’état actuel des sources.
Gasparets dans les archives : neuf siècles de présence documentée
Du XIe au XIVe siècle : une paroisse constituée
La première mention de la localité date de 1089 (villa quae dicitur Guad padengs), la première mention de l’église de 1119 dans le Gallia Christiana, et la première mention explicite de la paroisse de 1177 dans un acte de l’archevêque Pons d’Arce. En 1089, Gasparets appartient à une famille qui effectuera des donations successives aux monastères de Lagrasse et de Fontfroide, puis aux hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem — ce qui amène ces trois ordres à prétendre à leurs droits sur ce territoire.
En 1309, la paroisse est mentionnée dans la Collection Doat. En 1360, Gasparets figure dans la liste officielle des églises relevant de l’archevêché de Narbonne. En 1404, lors de la visite canonique, le vicaire général de l’archevêque note que l’église est « à la collation de l’archevêque » — c’est-à-dire sous son patronage direct — et que les revenus de son recteur s’élèvent à 45 livres selon la taxe de la décime.
Les découvertes archéologiques sur le site
En 1952, des membres de la Commission Archéologique de Narbonne (Helena, Bonnet, Poncin et Caillard) visitent Gasparets et découvrent, lors d’un défoncement agricole, des sépultures à dalles adossées au mur de clôture sud du cimetière, jugées « contemporaines de l’église du Haut Moyen Âge qui dut s’élever sur l’emplacement de la chapelle Saint-Martin actuelle au bord de la voie antique. — Vincent Perret, Fiche Boutenac n° 10-11, séance du 3 décembre 1952 ».
Poncin y ramasse de nombreux tessons ; aucun mobilier funéraire n’est retrouvé dans les tombes fouillées.
En 1982-1983, des sondages en vue d’une extension du cimetière confirment ces découvertes, côté nord cette fois. L’entreprise Villanova pratique neuf excavations à la pelle mécanique. Les déblais révèlent de nombreux ossements humains épars, ainsi que le squelette d’une jeune femme de la fin du Moyen Âge, déposée dans un caisson de pierres fermé par des lauzes, à un mètre de profondeur, orientée est-ouest, sans mobilier funéraire. Dans la fosse proche de la porte du cimetière, une rangée de pierres de gros appareil est interprétée comme les vestiges d’une substructure, en corrélation avec des réajustements visibles sur la façade nord de l’église. Le sol étant trop caillouteux (grès turoniens, calcaires durs), le projet d’extension ne sera pas réalisé (L’Indépendant et Midi Libre, février 1983).
Le XVIIe siècle : la famille de Montredon et ses traces
Au XVIIe siècle, Gasparets est le fief de la famille de Montredon, seigneurs de Gasparet — le toponyme ne portait pas encore son s final. C’est une famille importante du Languedoc. C’est probablement sous leur influence que plusieurs éléments de l’église furent réalisés ou remaniés : le mur du chœur, le clocher à deux baies, le retable. Les armes de la famille figurent dans la litre funéraire peinte sur les murs de l’église — une bande noire horizontale courant sur tout le pourtour intérieur de l’édifice, portant des blasons à la marque du Saint-Esprit. Cette pratique nobiliaire, répandue dans le Midi chrétien, signalait l’identité du donateur et protecteur des lieux.
En mars 1602 mourait dans l’église un moine — sa dalle funéraire occupe encore le centre de la nef. M. Cabaussel, ancien enseignant du hameau, en avait relevé et retranscrit l’inscription. Malgré les recherches aux archives départementales de l’Aude, l’identité de ce moine est restée introuvable à ce jour.
C’est également dans ce contexte du XVIIe siècle que les archives attestent la construction d’une annexe. Un contrat notarié du 19 novembre 1679, conservé aux Archives Départementales de l’Aude, consigne l’accord passé entre Hugues Marquaires, bourgeois de Narbonne, et les maîtres maçons Jean Cadas et François Burges, pour la construction d’une chapelle neuve jouxtant les murs de Gasparets, au prix de 400 livres.
L’autonomie administrative de Gasparets
L’autonomie de Gasparets par rapport à Boutenac ne se limitait pas au plan paroissial. Les archives départementales de l’Aude attestent l’existence de compoix — registres fiscaux — propres à Gasparets dès 1580, distincts de ceux de Boutenac (série 73 C, Archives Départementales de l’Aude). La Recherche générale du diocèse de Narbonne de 1537-1539 mentionne conjointement « Boutenac et Gasparets » comme unités distinctes.
La Révolution et le rattachement à Boutenac
Avant 1790, Gasparets constituait une paroisse distincte de Boutenac : les deux communautés avaient chacune leurs registres paroissiaux propres, confirmés par les Archives Départementales de l’Aude. La Révolution française efface cette frontière administrative et paroissiale en rattachant Gasparets à la commune de Boutenac dans le cadre de la nouvelle organisation territoriale. Au moment de la Révolution, la famille propriétaire du château de Gasparets est la famille de Génie. Celle-ci vendra les restes du bâtiment — notamment la cuisine — à la famille Fabre. Le nom des seigneurs de Gasparet s’efface alors progressivement des actes officiels et de la mémoire collective.
Topographie et identité
Gasparets est, depuis des siècles, un hameau de vignerons. La vigne structure le paysage, le calendrier et les noms : les muraillettes de pierre sèche délimitent encore certaines parcelles, on peut encore apercevoir les cabanes de vigne qui jalonnent les coteaux. L’église Saint-Martin était la paroisse de plusieurs hameaux et domaines environnants : Gasparets, Villemajou, Fontsainte, Gaussan. Des communautés dispersées dans ces collines qui convergeaient vers ce point haut pour les baptêmes, les mariages, les sépultures.
Gasparets est aujourd’hui un hameau vivant, dont les habitants se sont mobilisés pour préserver leur patrimoine. En 2016, la fondation de l’APREG marque une nouvelle étape : celle d’une communauté qui prend en main la restauration de son église, portée par la conviction que ce lieu appartient à ceux qui y vivent — et à tous ceux qui partagent l’histoire de ce territoire.
